Avis de lecture : Abé Kôbô – La Femme des sables (1962)

Je publie rarement des avis de lecture – je ne me sens ni critique, ni particulièrement doué pour l’analyse littéraire. Mais il est des livres qui vous déplacent intérieurement, sans bruit, comme le fait le vent dans une étendue de dunes. La Femme des sables est de ceux-là.
Ce chef-d’œuvre de la littérature japonaise m’a littéralement enseveli. Depuis sa publication, les lecteurs n’ont cessé d’en explorer les multiples couches : une allégorie existentielle – souvent rapprochée du Mythe de Sisyphe de Camus –, une critique radicale de la modernité et de ses illusions de liberté, une réflexion troublante sur les dynamiques de genre, de désir, et de pouvoir. On y lit aussi, plus secrètement peut-être, une interrogation sur la mémoire, le corps, le temps, et ce qu’il reste de nous quand tout ce qui nous définissait a été balayé.
Mais au fond, peu importe les clés de lecture. Ce qui m’a saisi, c’est que ce roman est du sable. Non pas seulement qu’il en parle – mais qu’il en est constitué. Il s’infiltre, glisse, étouffe, se dérobe. Il ne progresse pas en ligne droite, il s’accumule, s’effondre, recommence.
La Femme des sables est un roman sur le fait d’être enterré vivant dans sa propre vie – et, peut-être, sur l’apprentissage lent et silencieux de la respiration au sein même de cette prison mouvante. Le piège qu’il décrit est aussi intérieur que physique. Il n’y a pas d’évasion. Seulement un ajustement, une façon d’habiter l’absurde.
Comme le temps, « le sable ne se contente pas de s’écouler : cet écoulement est le sable lui-même. » Cette phrase me hante depuis que je l’ai lue. Elle contient, en creux, toute la condition humaine.
Un roman inoubliable. Lent. Irréversible. Comme l’érosion.

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