Avis de lecture : Dans l’œil du démon –Tanizaki Jun’ichirô (1918)

Le Japon exerce sur moi une fascination ancienne, viscérale. Depuis mes premiers pas dans un dojo d’Aïkido, j’ai ressenti une attraction gravitationnelle. Un voyage récent n’a fait que renforcer ce paradoxe : je me sens étrangement familier d’une culture qui m’est pourtant radicalement étrangère – et que je ne prétends ni connaître ni comprendre. Quelque chose me lie au Japon.
Nos identités – la mienne, anecdotique et chaotique ; la sienne, immense, millénaire, architecturée – s’opposent sur presque tout, et pourtant, elles s’accordent quelque part. Je crois que c’est dans cette obsession du détail. Cette manie de percevoir, de tout percevoir. Depuis l’enfance, ma fixation maladive sur les nuances d’une lumière, d’un timbre, d’un froncement de sourcil, d’un silence – m’a fait me sentir à côté. Anormal. J’ai tenté de camoufler cette « hypersensibilité » (mot galvaudé, autocollant de développement personnel). De l’apprivoiser. Elle s’est muée en mille petits rituels obsessionnels que je préfère taire. Ah, mes TOC…
Mais pas au Japon. Là-bas, je me suis senti parmi les miens. Un pays d’extrêmes, et de mise en scène des extrêmes. Une passion rigoureusement canalisée. Une folie en kimono. Je me suis donc immédiatement senti chez moi dans ce court roman de Tanizaki, l’une des grandes figures de la littérature japonaise moderne.
Un matin, Takahashi, un écrivain, reçoit un appel de son ami Sonomura – riche oisif, féru de cinéma et de romans policiers, légèrement timbré – qui l’invite à assister à un meurtre le soir même. Un crime qu’il a prédit à travers un cryptogramme inspiré d’Edgar Allan Poe.
Séduit par cette prémisse absurde et sublime, je me suis glissé dans l’ombre avec Sonomura (le fou) et Takahashi (le narrateur, pas assez fou pour être un grand écrivain). J’ai suivi leurs pas jusqu’à l’interstice entre deux masures, j’ai collé mon œil au nœud évidé d’un volet, j’ai contemplé une femme qui incarnait la Mort – scruté l’angle cruel de ses sourcils, le dédain figé dans sa bouche.
Le vertige, ici, ne vient pas du vide, mais de cette irrépressible envie d’y tomber. En ce sens, ce roman est vertigineux.
Petit bémol : la fin, aussi abrupte qu’imprévisible, m’a laissé au bord, inassouvi. Mais qu’importe. Ce récit, où plane l’ombre de Poe sur un Tokyo spectral, est aussi une allégorie sur la littérature et la rivalité souterraine qu’elle entretient avec les arts vivants – théâtre (kabuki, bien sûr), cinéma.
Pourquoi ai-je été séduit ? Parce que j’aime la littérature du déséquilibre. Celle qui tangue, qui déborde, qui s’égare. Les romans trop bien structurés, trop bien élevés, calibrés pour maximiser l’« emotional pay-off », m’emmerdent profondément. Donnez-moi des déséquilibrés pour héros, et des auteurs qui ne cherchent pas à les soigner. Donnez-moi des monologues baroques sur la forme d’un nez ou la cruauté d’un regard.
Vive le Japon. Vive le déséquilibre. Vivent les TOC. Et pourquoi pas – vive la Mort, pourvu qu’elle soit belle.

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