Les Pissenlits est le dernier roman du magicien Kawabata, publié à titre posthume après son suicide. Un roman inachevé. Et c’est précisément cette incomplétude qui, à mes yeux, en accroît la beauté – comme si elle prolongeait l’œuvre du maître de l’impermanence.
Kawabata fut sans doute l’un des plus fins interprètes de la perte, du silence habité, de ce qui se dérobe à la parole. Il y a là, pour moi, une mise en abyme bouleversante : un récit laissé en suspens par un auteur qui n’a cessé d’écrire l’absence.
Le récit tourne autour d’Ineko, une jeune femme atteinte d’un trouble fictif nommé somagnosie, ou cécité corporelle, qui lui fait perdre par intermittence la capacité de percevoir le corps des autres. En conséquence, elle est internée à la clinique d’Ikuta, un établissement psychiatrique situé dans une bourgade paisible, parsemée de pissenlits.
La majeure partie du roman se déroule sous la forme d’un dialogue méditatif entre l’amant et la mère d’Ineko, alors qu’ils s’éloignent de la clinique après y avoir laissé la jeune femme. Leur conversation explore le passé d’Ineko, l’apparition de sa maladie, et s’aventure sur des terrains philosophiques – le destin, l’amour, la nature de la folie. Ineko, quant à elle, est absente du présent narratif : elle n’apparaît qu’à travers les souvenirs et les réminiscences.
Cette conversation entre un homme et une femme, séparés par une époque, par une divergence sur la voie à emprunter, mais unis par l’amour qu’ils portent au même être, m’a bouleversé. Par sa modernité folle, par son honnêteté précieuse, par la pudeur de ce qui s’y dit entre les mots. Elle murmure, avec une clarté douce, qu’il n’existe pas une seule manière juste d’aimer.
Kuno et la mère d’Ineko écoutent, au loin, la cloche de la clinique résonner, et cherchent, dans ses vibrations, à deviner l’état d’esprit de la jeune femme.
Moi, j’ai écouté Les Pissenlits comme on tend l’oreille à un écho : cherchant, dans ses réverbérations fuyantes, le dernier soupir d’un génie qui s’éteint.
Lisez Kawabata. Lisez ce livre inachevé. Vous n’écouterez plus jamais une cloche de la même façon.
