Passer des Pissenlits de Kawabata à Mariana Enriquez, c’est comme écouter un vinyle des Gymnopédies de Satie qui sauterait brusquement sur The Mercy Seat de Nick Cave. Deux formes de beauté radicalement différentes, deux sensibilités que tout oppose – sauf peut-être leur source commune : le génie pur.
Que dire de ce recueil de nouvelles d’horreur gothique ? Qu’il est l’un des plus forts, des plus cohérents que j’aie jamais lus. Et j’en ai lu un paquet. Que chacune, ou presque, pourrait faire un roman ? Mieux : elles se ressentent comme un roman.
On pourrait bien sûr citer ses influences : Shirley Jackson, Burroughs, Silvina Ocampo, Cortázar, Lovecraft… Des noms qu’elle revendique, à juste titre. Mais ce serait risquer de passer à côté de ce qui fait la singularité de sa voix. Enriquez ne copie pas, elle convoque – avec une planche de Ouija.
On a souvent dit que Ce que nous avons perdu dans le feu est un miroir brisé, dont chaque éclat reflète une Argentine (perpétuellement) au bord de l’implosion. C’est vrai. Mais ce n’est pas tout.
La critique chilienne Lorena Ocampo note que les personnages d’Enriquez évoluent dans une zone frontière, entre un ici confortable et un ailleurs vulnérable : les bidonvilles, les fantômes de la dictature. Mais chez elle, l’ici et l’ailleurs se confondent. La normalité est déjà contaminée. Et cette contamination, je l’ai ressentie à chaque page.
Ce qui m’a stupéfait, c’est cette manière qu’a Enriquez de nous conduire au bord du gouffre –douze fois d’affilée – sans jamais nous pousser. Elle nous laisse là, suspendus, interdits, confrontés non pas à la mort, mais à ce qui vient après. Comme si l’horreur véritable n’était pas de mourir, mais de survivre.
La culpabilité du survivant – ça, oui, ça me parle.
C’est peut-être pour cette raison que ce livre m’a tant remué.
Lisez-le. À vos risques et périls.
