Retour de lecture: Le Cornet acoustique, Leonora Carrington (1974)

Leonora Carrington est une figure à part dans le surréalisme : peintre et écrivaine d’origine britannique, proche de Max Ernst, elle passa l’essentiel de sa vie adulte au Mexique. Son œuvre littéraire, moins connue que ses toiles, partage avec elles un même goût pour le merveilleux inquiet, les figures féminines puissantes et les rituels étranges. Le Cornet acoustique, écrit dans les années 1950 mais qui a eu du mal à trouver son éditeur, est son roman le plus accompli.

Marion Leatherby a 92 ans, est à moitié sourde, et vit sous la coupe de sa famille qui finit par la placer en maison de retraite — une institution pour le moins singulière, dont les bâtiments sont des répliques de la tour de Pise ou d’un gâteau de mariage géant. Là, entourée d’autres vieilles dames aussi excentriques qu’elle, Marion se retrouve mêlée à une conspiration ésotérique impliquant une abbesse médiévale, le Saint-Graal et peut-être la fin du monde.

Ce qui fonctionne :
Le personnage de Marion est une réussite franche. Carrington lui prête une voix intérieure précise — lucide, ironique, jamais apitoyée sur elle-même — et parvient à une alchimie rare : un humour très retenu qui coexiste avec une vraie mélancolie, sans que l’un n’écrase l’autre. On rit doucement, et on est triste de la même façon.

La démarche elle-même mérite d’être soulignée : faire d’une femme de 92 ans le personnage central et agissant d’un roman est un geste inhabituel, qui résiste à une double invisibilité — celle du grand âge et celle du genre. Pour les avoir fréquentées, les maisons de retraite sont des lieux d’intrigues réelles, de désirs persistants, de conflits vifs ; la littérature l’oublie souvent. Carrington, elle, s’en souvient.
L’histoire dans l’histoire — le récit de l’abbesse Doña Rosalinda, inséré comme un manuscrit retrouvé — est géniale. C’est du Carrington pur : foisonnant, iconoclaste.

Mes réserves :
Le dernier tiers du roman bascule vers un surréalisme plus débridé — apocalyptique, mythologique, symbolique à saturation. Pour qui est en phase avec ça, c’est sans doute jouissif. Pour les autres, le récit perd en ancrage ce qu’il gagne en délire, et l’on peut décrocher. Le charme tient en partie à la tension entre le quotidien de la maison de retraite et l’irruption du fantastique ; quand le quotidien disparaît tout à fait, quelque chose se dérobe.
Pour résumer :
Une lecture conseillée aux amateurs de l’étrange maîtrisé et aux curieux du vieillissement comme matière romanesque — à aborder avec l’indulgence qu’on doit aux œuvres qui prennent des risques.

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