Note de lecture : Un fantôme dans la gorge (2020) de Doireann Ní Ghríofa

Doireann Ní Ghríofa livre un texte hybride, à la lisière de l’autofiction, de l’essai et de l’enquête poétique. Elle y mêle sa propre expérience de la maternité à la quête d’une figure irlandaise du XVIIIᵉ siècle, Eibhlín Dubh Ní Chonaill, à qui l’on attribue l’une des plus belles complaintes de la tradition gaélique : Caoineadh Airt Uí Laoghaire.

Ce qui m’a attiré vers ce livre : son titre d’abord, mystérieux, organique ; puis l’histoire de cette femme qui galopa dans la nuit jusqu’au corps de son mari assassiné, but son sang et fit jaillir de cette douleur un chant de rage et de désir devenu intemporel.

Disons-le d’emblée : le livre est très bien écrit. Ní Ghríofa est poétesse, et cela s’entend à chaque page.

Celles et ceux qui l’aimeront y verront une sororité traversant les siècles. Une femme contemporaine, absorbée par des maternités répétées qu’elle a pourtant désirées, retrouve du sens dans la poursuite d’un destin tragique, comme si cette quête la reliait à une mémoire plus vaste du féminin.

Je ne suis pas entré dans ce mouvement. J’ai même, par moments, détesté ce livre, au point de sauter des chapitres pour en atteindre la fin, sans jamais penser qu’il soit mauvais.

Pourquoi ?

D’abord, à cause d’un biais personnel : l’autofiction me laisse froid. Les récits trop centrés sur le moi m’ennuient ; souvent ils m’irritent. J’ai lu que Ní Ghríofa aurait mis sa vie au service d’Eibhlín Dubh. J’ai plutôt eu le sentiment inverse : que la figure ancienne venait légitimer une expérience intime contemporaine.

Les recherches sur Eibhlín Dubh, de l’aveu même de l’autrice, demeurent fragmentaires. Je n’ai pas perçu de résonance évidente entre deux destins aux antipodes : l’un tragique, l’autre ordinaire, si l’on s’en tient au livre. Le saut entre la poétesse qui boit le sang et la mère qui tire son lait m’a paru trop grand. Peut-être par manque d’imagination de ma part ; peut-être aussi parce que certaines expériences (la maternité, dans mon cas) demeurent difficilement transmissibles.

Une seconde résistance, plus diffuse, est apparue.
Dès l’ouverture, l’autrice affirme : « Ceci est un texte féminin », sans définir le terme. Que désigne-t-il ? Un livre écrit par une femme ? Des protagonistes féminins ? Des expériences historiquement associées aux femmes ? Un regard situé sur le monde ?
Qu’on n’y voie aucune défiance. Élevé par une mère féministe, j’ai passé une vie à tenter de me défaire de réflexes hérités. Il me semble essentiel, pour un homme, de lire des récits qui déplacent le regard et ouvrent des territoires d’expérience auxquels il n’a pas directement accès.
Et pourtant subsiste une impression de seuil.
J’ai un tropisme universaliste. Sans minimiser les discriminations ni les héritages de domination, j’aspire à ce que nous dépassions les identités assignées à la naissance. S’y réduire risque d’appauvrir ce que nous avons de mouvant et d’inclassable.
De la même manière, je me méfie des majuscules, du Féminin comme du Masculin. Lorsque Ní Ghríofa précise que le cheval ayant porté Eibhlín Dubh était une femelle et souhaite que nous nous en souvenions, le geste m’intrigue. Que cherche-t-on à préserver ou à réparer dans cette insistance ? À vouloir dégager un principe universel du féminin, ne risque-t-on pas d’en atténuer la pluralité, la diversité des expériences, les singularités irréductibles ?
Ce livre m’est resté étranger, ou peut-être est-ce moi qui lui suis resté étranger. Cela ne signifie pas, encore une fois, qu’il soit mauvais. Simplement qu’il m’a résisté, irrité, interrogé, révélant au passage mes propres limites, mes préférences et mes angles morts.
Et c’est peut-être aussi à cela que servent les livres. Même ceux que l’on n’aime pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut