J’ai traversé Orbital (Booker Prize 2024) en oscillant entre l’émerveillement et l’ennui, et je crois que cette dissonance dit quelque chose du livre lui-même.
Orbital suit six astronautes pendant vingt-quatre heures à bord de la Station spatiale internationale, soit seize levers et couchers de soleil. Le parti pris est radical : pas d’intrigue, presque pas de dialogues, juste la Terre qui défile sous les hublots et la conscience flottante de ceux qui la regardent. La plume est superbe — certaines descriptions du globe, d’un typhon vu d’en haut, des continents qui s’allument la nuit, atteignent une forme d’extase métaphysique. Il y a là des pages que j’ai relues, simplement pour leur beauté.
Et pourtant, je me suis ennuyé, au point d’en sauter quelques-unes. La cohérence entre fond et forme est indéniable : Harvey nous enferme avec ses personnages dans un présent répétitif, un jour sans fin légèrement claustrophobe, et l’on devine la solitude paradoxale de ces six êtres confinés sur un radeau de métal. Mais à force de revenir aux mêmes contemplations, le procédé s’épuise. Les rares échanges entre astronautes sont précisément les moments où le livre s’incarne, où l’on touche enfin quelque chose d’humain — et l’on se prend à en vouloir davantage.
C’est peut-être là ma frustration principale : j’aurais aimé mieux connaître ces astronautes. On les effleure, on apprend des bribes — un deuil, une vocation, un souvenir d’enfance — mais ils restent des silhouettes, des points de vue plus que des présences. La situation extrême qu’ils traversent semblait offrir une occasion rare de méditer sur la condition humaine ; trop souvent, j’ai eu l’impression que Harvey s’en servait plutôt comme tremplin pour une rêverie planétaire assez abstraite. La Terre devient le vrai personnage, et les humains s’effacent devant elle.
Est-ce un défaut ou le projet même du livre ? Sans doute les deux. Orbital est un objet littéraire fort, assumé, et l’on comprend le Booker. C’est aussi un texte qui demande qu’on accepte ses règles : si l’on cherche du récit, de l’incarnation, des personnages auxquels s’attacher, on restera sur le seuil. Si l’on se laisse porter par la contemplation, on y trouvera des fulgurances.
Pour ma part, j’ai admiré sans être vraiment embarqué. Un livre que je recommande avec des pincettes, et que je n’oublierai pas pour autant.
PS : J’ai lu ce roman en anglais. Le titre français est Orbital : une journée, seize aurores. Pourquoi ajouter un sous-titre quand la traduction littérale d’orbital, c’est… orbital ? Cette manie des traducteurs/éditeurs français de glisser leur grain de sel jusque sur la couverture commence à me lasser sérieusement. Peut-être était-ce, ici, pour se démarquer de la BD Orbital de Pellé et Runberg — très bonne, soit dit en passant. Mais quand même…
PPS : Pour rester en orbite mais retrouver de la chair humaine, je recommande chaudement les deux premières saisons de For All Mankind sur Apple TV. Cette uchronie du programme spatial — et si les Soviétiques avaient posé le pied sur la Lune les premiers ? — donne toute sa place à l’humain, à ses ambitions, ses lâchetés, ses deuils. Et paradoxalement, loin d’écraser l’espace, cette densité romanesque le rend encore plus vertigineux. Comme quoi, contempler les étoiles et s’attacher aux personnages ne sont pas incompatibles.
