Retour de lecture : La Fugue de Ross Raisin (2008)

Je n’ai jamais aimé les avertissements de contenu (trigger warnings) dans les livres ou les films. J’en comprends l’utilité, et je ne doute pas qu’ils puissent être précieux pour certains. Mais j’ai toujours eu le sentiment qu’ils risquaient de modifier notre manière d’aborder une œuvre, en nous invitant à l’appréhender à travers le prisme d’une blessure anticipée plutôt qu’avec curiosité.

Cela dit, ce livre vous plonge dans l’esprit d’un violeur. Vous voilà prévenus.

Sam Marsdyke est un berger de dix-neuf ans, dans le North Yorkshire. Quelques années plus tôt, accusé d’avoir agressé une camarade de classe, il a été renvoyé de son école. Rejeté par toute la communauté, il partage désormais ses journées entre le travail à la ferme familiale et ses errances sur la lande avec son chien, épiant les randonneurs venus de la ville qui voient dans la terre un terrain de jeu. La nature est sa seule compagne. Elle lui parle. Perdu dans un univers onirique, il est le témoin d’une grande bataille : les temps changent, et ce qui était demeuré intact pendant des siècles se trouve lentement gentrifié.

Lorsqu’une famille londonienne s’installe dans une ferme voisine, Sam se prend de fascination pour leur fille de quinze ans, Joséphine, aussi rebelle qu’insaisissable. Elle-même est attirée par lui, parce qu’il semble incarner quelque chose d’intemporel : la terre elle-même, l’exact opposé de la famille hors-sol qu’elle ne supporte plus.

Ils fuguent. Je m’arrête là.

Ce qui m’a le plus troublé, c’est de n’avoir pas pu m’empêcher d’éprouver de l’empathie pour Sam. Sa solitude, sa curiosité, son potentiel inexploité, son humour rentré… on se surprend à prendre son parti. À travers son regard, on apprend à s’émerveiller devant la terre et à détester ce que la modernité lui inflige : la condescendance des urbains, leur vision sentimentale d’une vie rurale expurgée du sang, de la mort, de l’agneau qu’on dépèce.

Et pourtant, il est ce qu’il est.

Peu de livres m’ont laissé dans un tel état de conflit intérieur. Roman profondément dérangeant, mais remarquable. J’imagine sans peine le courage qu’il a fallu pour écrire une histoire qui refuse avec une telle obstination le confort de la distance morale et laisse si peu de place aux certitudes rassurantes.

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