Coup de coeur : Les Théories sauvages (2008)
Mais qu’est-ce que je viens de lire, bordel ?
De manière plus urgente : par quel bout vous présenter ce livre ?
D’intrigue, à proprement parler, il n’y en a pas. Enfin si : techniquement, il y en a même trois. D’abord, une étudiante qui n’en finit pas de terminer sa thèse sur la violence et la culture, tout en poursuivant un vieux professeur de ses assiduités, dans un curieux mélange de désir, d’obsession et de désespoir intellectuel. Ensuite, deux autres étudiants qui écument la scène underground de Buenos Aires, entre drogues, partouzes, jeux vidéo et piratage informatique. Enfin, un anthropologue néerlandais qui échafaude une théorie censée expliquer la conscience humaine et la civilisation à partir de nos ancêtres primates.
Ces trois histoires ne se rejoignent jamais. En surface, du moins.
Théories sauvages est l’un des romans les plus maximalistes, les plus radicaux et les plus joyeusement indisciplinés que j’aie lus depuis très, très longtemps. Depuis Bolaño, peut-être (auquel le titre fait d’ailleurs un petit clin d’œil).
Imaginez Sade en train de copuler avec Leibniz. Quoique. Inversez les positions, ce sera sans doute plus fidèle à l’esprit du livre. Je vous passe les détails.
On saute sans cesse de mini-essais sur à peu près tout (Cicéron, l’anthropologie, la violence politique, les mathématiques, la philosophie, la pop culture, Internet) au porno le plus cru. Une page vous fait regretter de ne pas avoir davantage écouté en cours de philo ; la suivante vous pousse à vérifier que personne ne lit par-dessus votre épaule dans le train.
La prose elle-même tient de la provocation. Oloixarac balance des adverbes à faire faire un AVC à n’importe quel correcteur français et vous assomme de termes techniques, scientifiques ou philosophiques qui vous envoient consulter le dictionnaire toutes les trois pages. Ce livre ne refuse pas seulement de vous prendre par la main. Il donne parfois l’impression de vouloir vous la bouffer.
Et au fond, qu’est-ce que tout ça veut dire ?
J’en sais foutrement rien.
Reposez-moi la question dans dix ans, quand je l’aurai relu.
Pour l’instant, j’y vois surtout un gigantesque, monumental, somptueusement érudit ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE.
Reste à savoir à qui il s’adresse.
Aux pseudo-intellectuels ? Aux révolutionnaires de salon ? Aux éditeurs ? (Imaginez devoir éditer ce machin. Ou pire : le traduire.) Peut-être à moi, lecteur. Rien de personnel. À nous tous, plutôt. À nous qu’on a habitués à des romans prémâchés, avec une jolie structure en trois parties, des personnages auxquels s’identifier, des arcs narratifs bien dessinés et, si possible, un propos qu’on puisse résumer en deux phrases.
Est-ce un roman ontologique ? Philologique ? Une gigantesque satire de la prétention intellectuelle ? Le portrait d’une génération orpheline d’une dictature contre laquelle se révolter ? Une réflexion sur la proximité obscène entre civilisation et barbarie, théorie et pulsion, intellect et cul ?
Ou peut-être qu’Oloixarac nous dit quelque chose de beaucoup plus simple.
Vous pouvez lire Cicéron, citer Leibniz, théoriser la violence, pondre des thèses, renverser des gouvernements, bâtir des civilisations et inventer Internet.
Vous restez un putain de primate.
J’ai adoré.
Vous allez probablement détester.
D’ailleurs, ne le lisez pas. Son royal 2,7/5 sur Babelio suggère que mon coup de coeur n’est pas exactement unanime.
Ne le lisez que si vous aimez, de temps à autre, qu’un livre vous regarde droit dans les yeux et vous dise d’aller vous faire foutre, mais avec panache, des notes de bas de page et une bibliographie aussi longue que la muraille de Chine.
