Retour de lecture : Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Bohumil Hrabal (écrit en 1971)

Retour de lecture : Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Bohumil Hrabal (écrit en 1971)

Il m’aura fallu du temps pour découvrir Bohumil Hrabal, immense figure de la littérature tchèque du XXe siècle. Écrit en 1971 en dix-huit jours, alla prima, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre circulera longtemps sous le manteau avant de connaître une publication semi-officielle au début des années 1980, puis une édition officielle en 1989 seulement. De la Première République au régime communiste, le roman épouse les grandes secousses de l’histoire tchécoslovaque sans jamais renoncer à l’humour et au grotesque.

Son héros, Jan Dítě, est un jeune serveur de petite taille mais aux ambitions immenses. Parti de rien, il n’a qu’une obsession : s’enrichir, s’élever, devenir quelqu’un. De restaurants en hôtels de luxe, il observe les puissants, apprend leurs codes et leurs ridicules, tandis qu’autour de lui l’Histoire commence à s’emballer.

Dítě est une sorte de Candide d’Europe centrale : il traverse les convulsions de son époque sans toujours comprendre ce qui se joue sous ses yeux. À ceci près que l’ingénu de Hrabal est aussi arriviste et opportuniste. Hrabal ne le juge pourtant jamais et lui conserve jusqu’au bout une étrange innocence. C’est de ce décalage que naît une grande partie du comique du roman. Le lecteur voit ce que Dítě ne voit pas et rit souvent de ce qu’il devrait juger.

Une réserve tout de même : les aventures de Dítě dans les hôtels de l’avant-guerre sont savoureuses, mais leur mécanique finit par devenir répétitive. Le roman reprend tout son souffle avec l’arrivée du nazisme. C’est même, à mes yeux, sa partie la plus réussie. L’Histoire devient monstrueuse, mais Hrabal ne change pas de registre. Le grotesque continue. Les corps, le sexe, l’argent, la nourriture, les ambitions minuscules aussi. L’horreur s’installe au milieu de la comédie sans grands effets de manche.

Dítě ne devient pas soudain le témoin lucide que la gravité de l’époque commanderait. Il continue à regarder le monde à travers ses obsessions dérisoires, laissant au lecteur le soin de comprendre ce qui lui échappe. Certaines scènes n’en sont que plus troublantes.

Derrière toute cette truculence se dessine surtout un très beau roman sur le désir de reconnaissance. Dítě passe sa vie à vouloir monter, être riche, être respecté, appartenir enfin au monde de ceux qu’il a servis. Hrabal démonte peu à peu cette ambition avec une ironie féroce, avant de conduire son personnage, non pas vers la rédemption, mais vers une forme d’apaisement étonnamment douce et mélancolique. Un roman drôle, dérangeant, parfois inégal, dont le grotesque, loin d’atténuer la tragédie, finit par la rendre plus terrible encore.

Bref, je vous le recommande.

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