Je me souviens : lorsque j’habitais sur le campus de l’Université Columbia, à New York, entre Broadway et Amsterdam Avenue, on nous recommandait – avec une gêne mal dissimulée – de ne pas traverser Morningside Park, ce petit bout de verdure truffé de junkies qui nous séparait de Harlem. Ah, Harlem ! L’équivalent local de Mordor.
On parlait pourtant d’un quartier qui avait déjà bien engagé sa « transformation » – son aseptisation ? L’Apollo Theater redevenait accessible aux Blancs aventureux, dont moi.
C’est donc avec un certain plaisir transgressif que j’ai entamé La Règle du crime de Colson Whitehead, hommage au Harlem des glorieusement inglorieuses années 70. Une escapade sans prise de risque : on sait combien Whitehead a la main sûre – on ne remporte pas deux fois le Pulitzer par hasard.
Je n’aime pas la traduction française du titre. Crook Manifesto aurait dû être rendu par Manifeste des malfrats, ou maintenu tel quel. La Règle du crime évoque un polar, alors qu’il s’agit ici d’une déclaration d’amour à cet écosystème interlope que le roman dépeint avec une gourmandise assumée. Voleurs, receleurs, trafiquants, gros bras, incendiaires, flics véreux, ils sont tous là. Chacun a ses codes, une forme de morale, d’âme – ou ce qui y ressemble. Et Whitehead les aime, ces types-là ; en tout cas presque tous. Sans doute plus que les hipsters qui les chassent aujourd’hui de leur quartier avec plus d’efficacité que les policiers dont ils graissaient la patte.
Plus qu’un roman, La Règle du crime est un triptyque : trois récits situés en 1971, 1973 et 1976, qui partagent une galerie de personnages et dessinent l’inexorable glissade de New York vers le chaos. On l’appelait alors Fear City.
Ce livre est un portrait kaléidoscopique de Harlem à cette époque. Je choisis ce mot à dessein : les intrigues sont presque secondaires – de simples prétextes pour passer d’une situation rocambolesque à une autre, d’une réalité sociale à une autre.
Je dirais – si je peux me permettre – que c’est peut-être là la seule fragilité du livre. On s’attache aux figures centrales (Carney, Pepper), mais on se perd parfois dans le labyrinthe de silhouettes hautes en couleur et de digressions historico-culturelles. On aimerait faire une pause, savourer. Mais non : le récit repart, emporté par une ambition d’exhaustivité – de cartographie totale.
Cela dit, la prose de Whitehead est si riche – tour à tour drolatique, introspective, acérée – qu’il pourrait écrire une liste de courses et la rendre fascinante.
À lire, donc. En anglais, de préférence. Non que je doute du talent du traducteur – mais le langage de la rue est sans doute encore plus rétif à la traduction que les vers d’un poète.
