Un jour, quelqu’un m’a dit que je devais lire Clarice Lispector. Je me souviens avoir été agacé par l’aplomb de cette injonction – cette calme assurance dans la voix de mon interlocutrice. Il ne s’agissait pas du statut de l’autrice parmi les grandes plumes du XXe siècle, ni d’un quelconque déficit culturel à combler. Non : ce qu’elle voulait dire, c’est que Lispector m’attendait, quelque part – qu’elle m’était destinée.
Je ne suis pas de ceux qui aiment contredire pour le plaisir. En vérité, j’ai horreur de cette posture si répandue aujourd’hui – l’air de rien, l’air au-dessus. La connerie érigée en idéologie. Pourtant, à cet instant, une résistance s’est installée. Comme un refus d’être deviné d’avance.
Alors j’ai procrastiné. Six longues années. Et puis, à force de la croiser – dans un article, un rayon de librairie – j’ai cédé. À la curiosité, ou à l’envie sourde de donner tort. En minimisant les risques. J’ai pris le plus court de ses livres : « L’Heure de l’étoile ». Soixante-quatorze pages à peine, dans l’édition Penguin books. Une novella. Un mot qu’on ferait bien d’adopter en français, tant « roman court » sonne mal.
Je pensais détester. La quatrième de couverture ne m’inspirait rien. L’histoire d’une femme fade, pauvre, seule – Macabéa – vivant dans une favela de Rio. Un destin minuscule, dans une ville que je n’aime pas. Tout me retenait.
Et puis les deux premières phrases ont tout changé :
« Tout a commencé par un oui. Une molécule a dit oui à une autre molécule, et la vie est née. »
Quelques pages plus loin :
« La personne dont je vais parler est tellement idiote qu’il lui arrive de sourire à des inconnus dans la rue. »
Voilà. Cinq pages. Et j’étais conquis.
Je ne résumerai pas ce livre. Ce serait trahir ce qu’il contient. C’est un texte écrit à la lisière de la mort, et cela s’entend à chaque page. Que Lispector ait su ou non qu’elle allait bientôt mourir d’un cancer n’a plus d’importance : elle nous parle depuis un autre lieu.
Beaucoup de lecteurs ne comprendront pas. Ils s’agaceront du ton, des irruptions du narrateur, de cette structure en éclats, de cette vie qu’on dirait insignifiante. Je les plains.
Car il y a du divin là-dedans, même pour l’athée invétéré que je suis.
Moche, maladive, démunie, simple d’esprit, Maca rêve. Elle rêve de cinéma, d’amour, mais ne mange que des hotdogs. Et dans ce rien, Lispector sculpte un absolu : un personnage sans ego, sans attente, sans défense. Et pourtant libre. Si libre. Un miracle.
Je n’exagère pas. Lispector a composé l’un des plus beaux – et des plus puissants – portraits de femme jamais écrits. En soixante-quatorze pages !
Alors oui : j’ai rarement été si content d’avoir eu tort. Je devais lire Lispector.
Tous les écrivains le devraient.
Parce que dans les écrits d’une étoile mourante, on trouve peut-être la question la plus désarmante, la seule qui vaille :
C’est quoi ce bordel ?
