Il y a des livres dont on reconnaît immédiatement l’importance, même si l’on reste, soi-même, à la lisière de leur magie. L’Invention de Morel de Bioy Casares est de ceux-là. Œuvre fondatrice, saluée par Borges comme « parfaite », elle a profondément marqué l’imaginaire du XXe siècle, influençant aussi bien la science-fiction que la réflexion sur l’image, le double et la persistance du désir.
Écrit en 1940, ce roman visionnaire anticipe avec une acuité troublante des questions qui traversent aujourd’hui notre rapport aux technologies : la simulation du réel, la reproduction éternelle des êtres, la captation du vivant à des fins de mémoire ou de possession. On pense bien sûr à L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, à Vertigo de Hitchcock, à Solaris de Tarkovski. Mais aussi, plus récemment, à Inception de Christopher Nolan, Her de Spike Jonze, à Black Mirror, ou encore aux avatars d’intelligence artificielle générative, qui interrogent notre lien à la présence, à l’absence, à la trace.
Et pourtant, malgré la puissance de cette intuition romanesque, malgré l’étrangeté fascinante de cette île peuplée de spectres lumineux, je n’ai pas réussi à m’y attacher pleinement. Quelque chose m’a tenu à distance : peut-être la sécheresse du style, ou la solitude un peu rigide de ce narrateur obsédé. Il y a dans cette œuvre une beauté conceptuelle indéniable, mais aussi une abstraction qui m’a laissé en dehors.
Reste un texte majeur, qui a ouvert une brèche. Un roman que je n’ai pas aimé à proprement parler, mais que je tiens pour nécessaire. Et que je suis heureux d’avoir lu, ne serait-ce que pour tout ce qu’il a rendu possible.
PS : La préface de Borges vaut, à elle seule, le détour. Au-delà des éloges adressés au roman, il y dézingue — avec cette élégance tranchante qui est la sienne — la croyance tenace selon laquelle seul le roman réaliste serait de la « vraie » littérature. Il y défend avec force une littérature de l’hypothèse, de l’imaginaire, du vertige intellectuel. Une mise au point salutaire, toujours aussi pertinente à l’heure où le réalisme reste souvent le critère dominant (en France).
