Avis de lecture : Nous avons toujours vécu au château, Shirley Jackson (1962)

Je suis tombé sous le charme de la littérature gothique à l’adolescence. Ah, les lèvres carmin de Carmilla, les couloirs suintants et les escaliers en colimaçon du château d’Otrante… Tous ces émois qui me traversaient alors trouvaient refuge et résonance dans ces pages – domptés par la main ferme et raffinée d’auteurs et d’autrices de génie.

Là où d’aucuns ne voient que noirceur – ou pire : une littérature de genre (quel mot funeste) –, je perçois un art de la métamorphose. Un geste à la fois délicat et audacieux : faire luire l’obscurité. Saisir nos peurs, les vêtir d’élégance, les rendre belles. Le gothique ne cherche pas à terrifier, mais à apprivoiser ce qui nous terrorise. Un jour, j’écrirai un roman gothique. Promis.

C’est donc avec une jubilation feutrée que j’ai ouvert l’un des grands classiques de cette tradition : le dernier roman de Shirley Jackson. Encore une œuvre ultime — cela devient un fil rouge dans mes lectures, cette attirance pour les adieux, les testaments d’imaginaire, là où tout se condense.

Deux sœurs, Mary Katherine (Merricat) et Constance Blackwood, vivent recluses dans un manoir aux abords d’un village qui les craint et les méprise. Autour d’elles : la rumeur, le soupçon, la haine sourde. Depuis l’empoisonnement de plusieurs membres de leur famille, la maison est devenue un sanctuaire précaire, régi par des rituels immuables, traversé d’une tension presque sacrée. L’arrivée d’un cousin – intrus déguisé en sauveur – viendra fissurer leur fragile équilibre.
Jackson déploie ici tout son art : l’ambiguïté, le malaise diffus, la beauté étrange d’une prose qui murmure l’horreur sans jamais la nommer. C’est un conte empoisonné, hanté par une voix inoubliable – celle de Merricat, à la fois enfantine, cruelle et visionnaire. Je n’en dirai pas plus : que le château garde ses secrets.

Malgré quelques longueurs, j’ai été fasciné par la manière dont Jackson épouse la vision d’une enfant disons… borderline. Elle habite sa pensée magique, la rend tangible, sans la juger ni l’absoudre.

Ce roman pose des questions vertigineuses : Peut-on tout pardonner par amour ? L’amour inconditionnel n’est-il pas, parfois, une forme d’emprisonnement ? Lisez-le. Laissez-vous happer par cette voix singulière, par ce château aux murs tremblants. Et lisez du gothique. Non pour frissonner – ou pas seulement –, mais pour explorer ce qui, en nous, résiste à la lumière. Car parfois, c’est dans l’ombre que se dessinent nos vérités les plus intimes. Et qu’une phrase, comme une chandelle, suffit à tout illuminer.

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