Avis de lecture : V13, Emmanuel Carrère (2022)

Je n’avais pas prévu de lire ce livre. Carrère, d’abord. Je ne fais pas partie de ceux qu’il fascine. Je lui reconnais un talent singulier, mais je préfère les écrivains qui s’effacent derrière leurs histoires, ces marionnettistes invisibles qui tirent les fils sans jamais entrer en scène. Et puis, il y a ce sujet : les attentats. Je les évite. Comme on contourne une vilaine cicatrice. J’en ai traversé quatre. Le dernier m’a fauché – non pas dans ma chair, mais dans mes nerfs d’humanitaire, dans cette part de moi que je croyais indestructible.

C’est une librairie d’aéroport qui m’a tendu ce piège : neuf heures d’attente prévues et une sélection famélique. V13 s’est imposé, presque malgré moi. Le hasard, parfois, vise juste.

Dès les premières pages, j’ai senti que Carrère avait fait un pas de côté, ou s’était trouvé rapetissé par ce lieu étrange et solennel qu’est une cour d’assises – cette nef de bois blond où l’on juge des hommes (et non les monstres des unes) et où l’on recueille les voix blessées. Le procès comme un rituel pour l’Histoire. Les témoignages des victimes m’ont bouleversé. Ils disent la douleur nue, la survie maladroite, la dignité qui vacille ou se redresse, selon les jours. Et puis il y a la mécanique d’un procès d’assises, fascinante, implacable comme une horloge… mais elle aussi sujette aux bugs.

Ce qui m’a surtout frappé, c’est cette question, posée sans détour : qu’est-ce qu’une victime ? Peut-on mesurer la souffrance ? Hiérarchiser les cicatrices ? Attribuer, à chacun, un degré de légitimité dans sa peine ? Le droit français, lui, s’y risque : il existe un barème pour évaluer le préjudice, comme si la douleur pouvait se chiffrer, s’ordonner, entrer dans une grille.

Alors je me suis surpris à me demander : suis-je une victime ?
Moi aussi, on m’a tiré dessus. Sans m’atteindre – merci l’entraînement, ou merci la chance. (Pas le 13 novembre, je préfère préciser.) J’ai vu un homme, encore plus aguerri que moi, mourir à mes côtés. C’est vrai qu’il n’y a rien de plus intime que de voir la vie quitter un corps. Derrière mes fanfaronnades : des mois de nuits sans sommeil, d’accès de rage, de sanglots venus de nulle part – moi qui ne pleure jamais.

Les voix du 13 novembre – héroïques, fragiles, ou simplement humaines – m’ont aidé à esquisser une réponse.

L’homme qui m’a tiré dessus a été tué deux minutes plus tard. Il n’y a donc pas eu de procès. S’il y en avait eu un, je n’aurais sans doute ni témoigné ni réclamé réparation, pour des raisons circonstancielles que je préfère taire ici. Toute l’affaire s’est donc résumée à un “rapport d’incident” d’une demi-page, qui n’abordait pas ce sujet.

Pour éviter toute dérobade, je dirais que je suis une “petite victime”, qui a eu la chance du survivant, en a payé le prix en culpabilité et a reçu, pour toute indemnité, l’opportunité de commencer une nouvelle vie.

Ce que j’ai retenu de ce livre – et de ma propre expérience ?
Chacun vit ses souffrances comme il le peut. C’est tout.

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