Coup de cœur : Abattoir 5 de Kurt Vonnegut (1969)

Comment rendre compte d’un livre qui vous a lu en retour ?
Il y a quelques semaines, je me promenais dans Dresde, ville anéantie par un bombardement incendiaire d’une violence inouïe en février 1945, dont la nécessité militaire fait toujours débat. Prisonnier de guerre, Vonnegut était enfermé dans la chambre froide d’un abattoir pendant cette nuit fatidique. Raison de sa survie. Mais survit-on vraiment quand l’humanité meurt ?
Adolescent, j’avais écrit une courte pièce sur l’anéantissement de cette ville. Je ne savais pas encore pourquoi ce sujet me fascinait ; seulement que ce que j’en avais fait n’était pas à la hauteur. Je l’ai brûlée. So it goes.
Vonnegut ouvre son roman en racontant qu’il a mis vingt-trois ans à parvenir à l’écrire. Parce qu’il n’y a rien d’intelligent à dire sur un massacre. Abattoir 5 est né de cette impossibilité même : il raconte Dresde en refusant de regarder la tempête de feu de face.
Billy Pilgrim, son protagoniste, est « décroché du temps » depuis son enlèvement par les Tralfamadoriens, des extraterrestres pour qui le temps n’est qu’une dimension parmi d’autres. À leurs yeux, tous les instants existent simultanément : la naissance, la mort et cet entre-deux fait de catastrophes et de joies. Le bonheur consiste à porter son regard sur ces dernières.
Billy passe ainsi sans transition de son enfance à sa vieillesse, de sa captivité à son existence de paisible optométriste de banlieue. Il ne voyage pas dans le temps : il est projeté d’un moment à l’autre de sa vie, sans ordre ni logique apparente.
Et c’est là le génie du livre. Cette structure éclatée n’est pas un exercice de style ; elle est la forme que le sujet exigeait. J’ai traversé un syndrome de stress post-traumatique et je n’ai jamais rien lu d’aussi juste sur ce que devient la mémoire lorsqu’une partie de soi s’est brisée. Sur cette manière qu’ont les souvenirs de surgir sans prévenir, sans hiérarchie entre l’insignifiant et le tragique. Sur ces moments où l’on reste immobile au milieu d’un supermarché, soudain happé ailleurs, à chercher ce qu’on était venu y faire.
Je vous préviens : c’est drôle. Pas drôle au sens d’un humour noir démonstratif ou cynique. Vraiment drôle. Irrésistiblement drôle. Vonnegut est l’un des plus grands humoristes américains et son pince-sans-rire atteint ici une forme de perfection. Il y a des phrases qui m’ont fait éclater de rire dans le train. Des extraterrestres en forme de ventouses de plombier. Kilgore Trout, écrivain de science-fiction à la fois génial et raté, auteur d’innombrables romans absurdes qui semblent pourtant contenir toutes les clés du livre. L’humour n’est jamais un contrepoint à l’horreur. Il en est le jumeau. Abattoir 5 prouve qu’un rire et un cri peuvent naître du même endroit dans la gorge, et que la profondeur n’exige aucune gravité particulière.
Le style, lui, paraît d’une simplicité enfantine. Des phrases courtes. Peu d’effets. Peu d’explications. Et pourtant, elles portent ce que la plupart des adultes passent leur vie à contourner. C’est là le véritable tour de force de Vonnegut : atteindre une profondeur vertigineuse avec une langue qui semble n’offrir aucune résistance.
Livre culte depuis sa parution en 1969, censuré dans certains lycées américains avant d’entrer au programme de nombreuses écoles et universités, Abattoir 5 est aujourd’hui considéré comme l’un des grands classiques de la littérature américaine. Son influence sur la narration contemporaine est immense, mais ce n’est pas l’essentiel.
Ce qui demeure, c’est une petite phrase répétée après chaque mort (et il y en a beaucoup) :
So it goes.
C’est comme ça. C’est la vie. Ainsi va la vie. La traduction a toujours ses limites.
Trois mots si simples qu’ils paraissent d’abord insignifiants. À force de revenir, ils deviennent pourtant le cœur battant du roman. Ce n’est pas une résignation. Encore moins une consolation. Plutôt la reconnaissance lucide qu’il existe des événements devant lesquels les explications s’épuisent bien avant les mots.
On referme le livre avec l’impression étrange d’avoir été accompagné par quelqu’un qui sait. Quelqu’un qui a vu l’absurde à l’œuvre dans l’Histoire et qui, plutôt que d’en tirer des leçons, a choisi d’en faire une forme de musique.
Lisez-le.
Puis restez un moment avec lui.
So it goes.
P.-S. : petit coup de gueule. Qu’un livre aussi extraordinaire demeure relativement méconnu en France me dépasse. C’est l’une des grandes œuvres américaines du XXᵉ siècle. Il devrait être partout.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut