La Faim de Knut Hamsun est souvent présentée comme l’histoire d’un journaliste tombé dans la misère, mourant de faim dans les rues de Kristiania. Cette description n’effleure pourtant que le véritable sujet du livre. Le protagoniste n’est pas tant le journaliste lui-même que la Faim, ce qu’elle fait à l’architecture du moi.
Hamsun transforme la faim en une force psychologique. Ses effets deviennent bipolaires : des moments d’exaltation délirante cèdent la place à un désespoir écrasant. Le narrateur oscille entre grandiosité et effondrement, lucidité et hallucination. Ces basculements sont tour à tour tragiques et comiques. Ses élans d’optimisme maniaque et ses fantaisies mégalomanes ou romantiques naissent d’un paysage moral et émotionnel déformé par la privation.
Ce qui m’a le plus touché, c’est que La Faim n’est pas un roman misérabiliste. Le ton alterne entre détachement, lyrisme et humour noir. Le narrateur s’accroche à sa dignité. Il refuse, aux autres mais surtout à lui-même, d’admettre qu’il est sans domicile. Son orgueil devient à la fois bouclier et fardeau. Humilié par le rejet, troublé par des gestes de bonté inattendus, il vit l’un comme l’autre comme des menaces contre la seule chose qui lui reste : sa dignité, si fragile soit-elle.
Le livre est traversé de contradictions très humaines. Il donne de l’argent qu’il n’a pas à des êtres moins démunis que lui. Il meurt de faim mais refuse l’aide. Il vole quelques sous, puis les offre à une marchande de gâteaux pour retrouver son honnêteté ; quelques semaines plus tard, il revient réclamer les pâtisseries payées d’avance.
Il invente des codes moraux complexes tout en flottant au bord de la survie. Certaines scènes sont déchirantes : mettre en gage jusqu’à ses boutons ; supplier un boucher pour un os destiné à un chien inexistant ; parcourir des kilomètres, le ventre vide, pour récupérer un bout de crayon laissé dans une veste mise en gage, et s’en justifier en affirmant qu’il a servi à écrire une monographie.
Bien plus qu’un énième roman sur la pauvreté, La Faim a contribué à transformer le roman moderne. Publié en 1890, il déplace le centre de gravité des événements extérieurs vers la conscience intérieure et annonce l’exploration moderniste de l’identité fragmentée, de la perception instable et du flux de conscience que l’on retrouvera chez Franz Kafka, James Joyce ou Virginia Woolf. Hamsun montre que le drame de l’esprit peut captiver autant qu’une intrigue et troubler plus profondément.
Sur un plan personnel, j’ai connu la Faim, brièvement, et Dieu merci une seule fois. Je me souviens du mélange de soulagement et de blessure lorsqu’un sac de provisions est apparu, comme par magie, devant ma porte. Depuis, j’ai bien gagné ma vie. Je ne manque de rien. Pourtant, chaque fois que je vois un réfrigérateur vide, la Faim me mord de nouveau. Chaque fois que je croise la Faim dans la rue, je me souviens de celui que j’étais alors. Je vous partage une photographie prise à cette époque – où j’avais faim et pas un sou pour aller chez le coiffeur – parce qu’il me faut reprendre possession de cette version de moi-même : pauvre, mais orgueilleuse.
Lorsque vous mangez, soyez reconnaissant. Ce roman vous rappellera pourquoi.
C’est un livre fabuleux, dérangeant et infiniment humain – un livre qui vous habitera longtemps après la dernière page.
