Je voudrais vous encourager à lire l’un des plus grands romans dystopiques du XXe siècle, et pourtant l’un des moins lus en France.
L’idée de départ pourrait prêter à sourire. À l’ouest de Sumatra, un vieux capitaine tchèque porté sur la bouteille découvre une espèce de salamandres géantes, capables d’imiter et d’apprendre. Il leur enseigne à pêcher les huîtres perlières. L’humanité comprend vite le parti qu’elle peut en tirer. De cette prémisse grotesque, Čapek tire un livre démesuré.
Démesuré par ce qu’il raconte, mais surtout par sa forme. La Guerre des salamandres commence comme un récit d’aventures, presque une histoire de pirates, puis change de nature à mesure que son sujet prend de l’ampleur. Fable, satire politique, faux reportage, farce philosophique : les genres se contaminent. Articles de journaux, rapports scientifiques, statistiques, communiqués, publicités et notes de bas de page finissent par prendre possession du récit. Les personnages et l’intrigue s’effacent derrière les institutions, les marchés et les discours. Le livre est un long zoom arrière. Parti d’une île, d’un capitaine et de quelques créatures, il finit par embrasser une civilisation entière. Deux, en fait.
C’est aussi ce qui rend sa dystopie si singulière. Elle n’existe pas lorsque nous entrons dans le livre. Nous la regardons se fabriquer, décision après décision, chacune défendable en elle-même. Les salamandres sont d’abord une ressource. On les exploite, on les vend, on les épuise, on organise leur commerce. À chaque problème sa solution, à chaque solution un nouveau problème, jusqu’à ce que la somme de décisions (quasi) raisonnables produise un monde qui ne l’est plus.
Le roman est souvent lu comme une satire du nazisme. Ce serait le rétrécir. Colonialisme, racisme, nationalisme, capitalisme industriel, militarisme, presse, science au service du pouvoir : tout entre dans la machine. Čapek ne désigne pas un coupable unique. Il montre plutôt des systèmes, des intérêts et des discours qui s’emboîtent si bien que la catastrophe finit par fonctionner toute seule. Lorsqu’un désastre devient rentable, il se trouve toujours quelqu’un pour expliquer pourquoi il serait déraisonnable de l’empêcher.
Et au milieu de cette immense mécanique, il y a les salamandres elles-mêmes. Elles sont nous sans être nous. Assez étrangères pour rester fascinantes, assez humaines pour devenir de véritables personnages. Elles apprennent de nous, y compris ce que nous aurions préféré ne pas leur enseigner. Certaines scènes provoquent une émotion inattendue, d’autant plus forte que Čapek ne cherche jamais à nous l’arracher.
Car le livre est drôle. Très drôle, par moments. Mais derrière la farce, sa vision de l’humanité est troublante. Les salamandres ne sont pas des monstres venus nous punir. Elles apprennent un modèle de civilisation et en reproduisent les logiques. C’est peut-être l’idée la plus sombre du roman : le désastre n’exige ni monstres ni volonté de nuire. Il peut naître d’une succession de choix rationnels, d’intérêts bien compris et de gens convaincus de faire ce qu’il faut.
Du dénouement, je ne dirai rien, sinon qu’il m’a pris à contre-pied. Čapek trouve encore le moyen de déplacer le livre au moment où l’on croit savoir comment il va finir. Quelques pages étranges, ironiques, presque désinvoltes, qui refusent jusqu’au bout le spectaculaire et le pathos.
Il y a dans ce roman tout ce que j’aime : de la folie, de l’ambition, une forme qui reproduit son sujet, une idée grotesque poussée avec un sérieux implacable jusqu’à ses dernières conséquences. Et cette chose devenue rare : un livre qui pense beaucoup sans jamais nous expliquer ce que nous devons penser.
Lisez Čapek.
