Coup de cœur : La Prochaine fois, le feu de James Baldwin (1963)

Baldwin a prêché à Harlem entre ses quatorze et dix-sept ans, dans une église pentecôtiste, avant de quitter la chaire puis le pays. On lit La Prochaine fois, le feu avec cette information en tête. Tout y est scandé. Reprises, montées, retombées, la prosodie de la chaire appliquée à cent pages qui ne sont pas un sermon. L’effet est physique, addictif : on continue pour la cadence autant que pour l’argument.

Deux textes, deux lettres. La première, écrite pour le centenaire de la Proclamation d’émancipation, s’adresse à son neveu, qui porte son prénom. Baldwin commence par les visages : celui du garçon, celui de son frère, celui du grand-père mort sans l’avoir connu. Ce qu’il transmet ne lui appartient pas, cela a été payé avant lui, et il le remet comme on remet un outil dont on sait qu’il ne suffira pas. Car la lettre s’achève sur une demande exorbitante : que le neveu accepte les Blancs, avec amour, et les contraigne par là même à se voir tels qu’ils sont. L’opprimé chargé de libérer l’oppresseur. La sagesse est immense et elle contient sa propre défaite.

C’est là que la forme prend son sens. Ce prédicateur a renoncé à ce qui fait un prédicateur, la certitude. Sa pensée ne s’expose pas, elle se fabrique en se verbalisant : elle avance, se reprend, adopte la position adverse et la tient assez longtemps pour qu’elle devienne inconfortable, repart sans trancher tout à fait.

La seconde lettre, parue en revue sous le titre « Lettre d’une région de mon esprit », est le récit de sa soirée chez Elijah Muhammad. Baldwin écoute la Nation of Islam, restitue honnêtement la logique de la séparation, en reconnaît la force, et ne s’y range pas. Pas par tiédeur : il ne récuse ni les positions claires, ni l’idée même de radicalité, que l’époque exige. Il récuse les simplifications qu’elles imposent parfois. Il refuse de gagner en clarté ce qu’il perdrait en vérité.

Pris entre deux feux, l’intégrationnisme et la séparation, il fait de l’écartèlement une méthode.

Deux réserves. Certains raisonnements ont mal vieilli, en particulier l’opposition entre une chaleur, une sensualité noires et une stérilité blanche, qui essentialise exactement ce que le reste du livre s’emploie à défaire. Et le texte suppose un lecteur équipé : sans savoir ce que représentait la Nation of Islam en 1963, l’année de la marche sur Washington, une part de sa violence politique reste invisible. Avec ce contexte, le livre redevient une intervention, écrite dans l’urgence, adressée à des vivants.

La critique a rangé Baldwin dans la tradition de la jérémiade américaine, ce sermon qui accuse la nation au nom de sa promesse, et lui a reproché ce que le genre implique : on ne reproche à un pays de trahir sa vocation que si l’on croit encore à cette vocation. Cinquante ans plus tard, Ta-Nehisi Coates a repris le geste dans Une colère noire (Autrement, 2016), lettre à un fils de quinze ans, pour le mener à la conclusion inverse. Son centre de gravité n’est plus la conscience américaine, c’est le corps noir, et la possibilité très concrète que celui de son fils soit détruit. Baldwin met la promesse en accusation parce qu’il n’y a pas tout à fait renoncé. Coates se demande si elle n’était pas, dès l’origine, une pièce du mensonge américain.

Restent les phrases. Des périodes longues, subordonnées, qui semblent chercher leur fin et la trouvent ailleurs qu’on ne l’attendait. Certaines sont des objets parfaits. On s’arrête, on relit, on regarde comment c’est fait, et on ne trouve pas.

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