Coup de cœur : Le Nuage noir, de Fred Hoyle (1957)

Le Nuage noir a ses défauts. L’écriture est inégale, notamment dans les dialogues, et le mépris des politiques qui imprègne une bonne part du roman confine à la caricature, avec des accents qui évoquent Ayn Rand dans ses pages les plus appuyées. Hoyle semble longtemps plaider pour une épistocratie, où la décision appartiendrait à ceux qui comprennent les phénomènes en jeu. La fin nuance cette position sans dissiper la condescendance.

Et pourtant, c’est l’un des plus grands romans de science-fiction que j’aie lus, à ranger auprès des meilleurs Asimov et Clarke.

Le postulat est d’une simplicité redoutable. Des astronomes repèrent un immense nuage de gaz interstellaire en route vers le système solaire, dont la trajectoire menace d’occulter le Soleil. Le roman ne cesse ensuite de métamorphoser ce point de départ ; je n’en dévoilerai rien.

Son audace tient au point de vue. Hoyle raconte moins la catastrophe que l’adaptation continue des scientifiques aux données qu’elle produit, chaque mesure obligeant à réviser la précédente. On les voit calculer, débattre, avancer des hypothèses, les tester, puis les abandonner quand les faits les démentent. Je ne connais pas d’autre roman qui fasse de ce travail le moteur même du récit.

Astrophysicien de premier plan, Hoyle a montré comment les étoiles forgent les éléments chimiques ; beaucoup estiment que le Nobel décerné en 1983 pour ces travaux à son collaborateur William Fowler aurait dû lui revenir. Cette compétence lui permet ce que peu de fictions accomplissent : instruire sans faire la leçon. La science y apparaît moins comme un corpus de connaissances que comme une discipline (une dynamique!) de pensée.

Hoyle éclaire aussi le dialogue de sourds entre science et pouvoir, deux hémisphères régis par des logiques inconciliables. Les responsables politiques peinent à concevoir l’incertitude et attendent des savants à la fois trop et trop peu : des certitudes que nul ne peut fournir, des accommodements avec les faits que nul ne devrait consentir. Près de soixante-dix ans après sa parution, cette impasse est la nôtre. Le dérèglement climatique et l’intelligence artificielle comportent la même part d’incertitude, inhérente aux phénomènes complexes, que beaucoup s’empressent de réduire à un scénario apocalyptique ou à une promesse d’innocuité. De cette cacophonie naît la paralysie, quand il faudrait une action concertée à l’échelle de la planète.

Le livre gagne encore en envergure à mesure que la menace se précise. Le récit de catastrophe s’ouvre sur une méditation plus singulière, qui convoque le langage, la théorie de l’information, l’intelligence, l’évolution, et ce que Hoyle nomme les « problèmes fondamentaux ».

Une question traverse ces pages : « Voulons-nous rester des géants dans un monde minuscule, ou devenir un petit peuple dans un monde plus vaste ? » (je traduis)

Inégal, parfois irritant, politiquement sommaire, et remarquable. J’attends de la science-fiction qu’elle ne se contente pas d’imaginer d’autres mondes, mais qu’elle rende le nôtre plus intelligible.

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