Rendez-vous manqué : Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk (2009)

Ma seconde lecture d’Olga Tokarczuk (Prix Nobel 2018), après Le Banquet des Empouses. Seconde, et pas deuxième, car ce sera sans doute la dernière. Le talent de l’autrice n’est pas en cause. Simplement, deux rencontres, deux frustrations.

Un départ de bon augure. Un décor gothique en diable : un hameau perdu sur un plateau des Sudètes, à la frontière tchèque, vidé de ses habitants l’hiver. Une plume fine et érudite (chez moi, ce n’est pas une insulte). Un cadavre bien glauque, puis une série de meurtres. Une tonalité fantastique. Les Animaux seraient-ils les coupables ? Un biais anti-chasse parfaitement assumé. Une anti-héroïne décalée : vieille, folle et mal élevée. Et un hommage à Blake, mon poète préféré, si appuyé qu’on finit par s’inquiéter pour William.

The road of excess leads to the palace of wisdom.
Does it really, mate?

Tous les ingrédients pour me plaire.

Puis l’Ennui s’est installé, et il avait apporté ses bagages. Qu’on s’entende : je n’ai pas succombé au culte de l’efficacité. J’aime les digressions, le hors-sujet, les personnages qui ne servent à rien. Un roman a parfaitement le droit de ralentir, de s’asseoir, de regarder par la fenêtre. Mais il y a ralentir et s’embourber. Ici, les répétitions assomment, les comparses s’accumulent et le livre, à force de ne rien vouloir laisser de côté, finit par ronronner.

Il y a dans le roman une scène qui explique tout. Duszejko (la vieille) demande à sa voisine écrivaine, qu’elle surnomme la Grise, comment s’y prendre pour écrire ses mémoires. En substance : s’asseoir et écrire tout ce qui lui vient à l’esprit, sans s’autocensurer. C’est un excellent conseil pour un premier jet. Ensuite, on élague. Tokarczuk a mis le conseil dans son livre. Elle a aussi eu la générosité de l’appliquer.

Ce que je ne lui reproche pas, c’est d’avoir une thèse. La dimension naturaliste tient debout, la nature s’y défend toute seule, et les pages sur la chasse ont une belle violence froide. Ce que je lui reproche, c’est que l’intrigue n’en soit parfois que le support. Jamais une forme, toujours un véhicule. Dans Le Banquet des Empouses, des pensionnaires masculins d’un sanatorium de 1913 discouraient ad nauseam sur la condition des femmes. Le sujet n’avait rien d’anachronique ; leur manière d’en parler, parfois, beaucoup plus. J’avais trop souvent l’impression d’entendre Tokarczuk derrière ses personnages. Ici, c’est Duszejko qui s’en charge. Et lorsqu’elle ne plaide pas, elle astrologise. Longuement.

L’intrigue avance sans vraiment se transformer et l’héroïne n’a pas d’arc. Non pas qu’elle doive en avoir. Mais.

J’ai compris qui était le coupable au bout d’une vingtaine de pages. J’ai attendu la confirmation pendant deux cent cinquante autres. Comme pour Le Banquet des Empouses. En exquise compagnie, certes : il y a de très belles pages et de vraies pensées, que j’ai lues avec bonheur avant de me remettre à attendre.

Ceux qui me connaissent le savent : je n’aime pas attendre.

Sans rancune, Olga. Votre Nobel est sans doute mérité, même si je persiste à croire que d’autres, à l’œuvre monumentale, le méritaient davantage. À quand l’attribution posthume, d’ailleurs ? Vous nous invitez à conduire la charrue sur les ossements des morts : commençons par ceux de Bolaño et Lispector.

 

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