Autant le dire d’emblée : P.D. James fait partie de mon panthéon personnel. Il y a des auteurs qu’on lit, et d’autres qu’on habite. Elle appartient à la seconde catégorie. Alors oui, revenir à À visage couvert, son tout premier roman publié en 1962, c’est un peu comme feuilleter les carnets de jeunesse d’une artiste qu’on admire : on y cherche la signature avant la maîtrise, les promesses avant les chefs-d’œuvre.
Et elles sont là, les promesses. Toutes.
Le cadre, d’abord, est d’un classicisme presque ostentatoire : Martingale, une belle demeure de la campagne anglaise, la famille Maxie, un père mourant, une mère qui tient vaillamment la maison, un fils médecin, une fille veuve, des invités à dîner, un recteur, un médecin de famille. Et puis Sally Jupp, jeune bonne recrutée dans un refuge pour mères célibataires, dont la beauté trouble et l’insolence perturbent l’ordre feutré du manoir. Quand Sally annonce à table ses fiançailles avec le fils aîné, le scandale éclate. Le lendemain matin, on la retrouve étranglée dans sa chambre fermée de l’intérieur.
Tout, dans ce dispositif, semble emprunté à Agatha Christie : le huis clos aristocratique, la galerie de suspects, l’inspecteur de Scotland Yard qui débarque (Adam Dalgliesh, pour sa première apparition) et finira par réunir tout le monde au salon pour désigner le coupable. La comparaison est inévitable, et d’ailleurs P.D. James elle-même a reconnu plus tard que ce premier roman ne comptait pas parmi ses préférés.
Et pourtant. C’est précisément là que tout se joue, dans l’écart entre la forme empruntée et ce qu’elle en fait. Car là où Christie construit des mécaniques d’horlogerie, James s’intéresse déjà à tout autre chose, aux êtres. L’intrigue policière n’est presque qu’un prétexte, une corde tendue pour descendre dans les strates de l’âme humaine. Qui est vraiment Sally Jupp ? Fille-mère manipulatrice ? Victime des conventions ? Les deux ? James prend son temps, observe, dissèque. Elle peint une Angleterre où les codes d’avant-guerre vacillent, où la bonne société campagnarde sent confusément que son monde lui échappe.
C’est là que réside le paradoxe jamesien, celui qui me fait l’aimer si fort : sous le plus classique des décors, rassurant, presque cosy, bat un cœur profondément radical. Radical par la lenteur assumée, d’abord. Rien ne presse chez James. L’enquête semble parfois piétiner, mais c’est pour mieux laisser affleurer les non-dits, les petites hypocrisies de classe. Radical aussi par le refus du spectaculaire : pas de rebondissements tonitruants, pas de tension artificielle. Juste des vies qu’on scrute patiemment, comme on regarderait le lait bouillir.
Dalgliesh lui-même, dans ce premier opus, apparaît en demi-teinte. James le garde à distance, presque en retrait, comme si elle attendait de voir ce qu’il allait devenir. On sent qu’elle ne sait pas encore tout à fait qui il est, mais déjà sa méthode, cette attention méticuleuse aux détails et aux êtres, annonce le grand personnage qu’il deviendra.
Non, À visage couvert n’est pas le meilleur P.D. James. Il y a quelques maladresses, une galerie de personnages un peu trop fournie où l’on s’égare parfois, un dénouement qui tire vers le too much. Mais on y décèle déjà la patte de l’autrice : cette capacité à faire du polar une forme de roman moral, un lieu où méditer sur la solitude, le désir, l’orgueil, la culpabilité.
Un premier roman à lire non pas pour lui-même, mais pour le geste qu’il inaugure. Et pour qui aime déjà James, c’est un bonheur particulier : assister à la naissance d’une voix.
