Retour de lecture : Châtiment, Percival Everett (2021)

J’ai adoré ce roman de Percival Everett, récent lauréat du prix Pulitzer pour son « James ».

Avec ce livre inclassable, il assemble un monstre façon Frankenstein, à partir de morceaux de cadavres (congelés ou encore tièdes, vous comprendrez…) : un polar poisseux sur les crimes raciaux, greffé à une farce grotesque qui lorgne du côté de Quentin Tarantino.

J’ai ri. Beaucoup. Et plus je riais, plus le malaise s’installait. Comme si le rire ouvrait une trappe sous mes pieds.

Le fantôme d’Emmett Till – un adolescent noir lynché en 1955 après de fausses accusations – plane sur Money, Mississippi. Une petite ville pourrie, engluée dans sa pauvreté endémique et son histoire rancie. Ça, Everett ne l’invente pas.

De nos jours, les descendants fictionnels des bourreaux sont retrouvés atrocement mutilés, à l’image du supplice infligé à Emmett Till. À leurs côtés, le corps d’un homme noir qui tient leurs bijoux de famille dans sa paume. Mort. Très mort. Trop mort. Et pourtant mobile. Il disparaît, puis réapparaît à chaque nouvelle scène de crime. Coupable ? Mauvaise conscience ambulante ?

L’enquête démarre, menée par deux agents noirs, au pays du Klan. Mise en bouche :
– une usine à cadavres où on joue au foot avec une tête
– des suprémacistes si débiles qu’ils en deviennent presque attachants
– un président orange, coincé sous son bureau, cheveux collés par un chewing-gum aux fruits (strange)

Certains diront que le roman est manichéen. Il l’est. Les Blancs de Money sont des archétypes du redneck : bouseux, pecnauds, crétins, obèses. Le trait est lourd. Volontairement. Everett ne cherche ni l’équilibre ni la nuance ; il cherche l’essence non distillée. Et si le trait paraît forcé – est-ce vraiment le cas ? Le Mississippi, je l’ai traversé…

« Même à Money, Mississippi, tous les Blancs n’étaient pas les mêmes. Il rit. Mais suffisamment l’étaient. »

C’est là que le livre devient inconfortable – et redoutablement intelligent.

On comprend la tentation de la rétribution. On comprend l’épuisement d’une mémoire qui ne produit ni justice ni transformation. Répertorier les victimes, ériger des plaques, enseigner l’Histoire – la nuancée, pas seulement la blanche : et après ? Quand le pays rejoue ses vieux démons, normalise l’impensable, blanchit ses archives – littéralement ?

Le roman nous pousse au bord d’un désir qu’on préférerait ne pas reconnaître : voir la violence se retourner. Éprouver l’inversion du rapport de force. Everett nous place dans cette zone trouble et nous y laisse sans garde-fou.

Même moi – tout caucasien que je suis – j’ai senti poindre ce fantasme de voir des Klansmen se balancer au vent. Et c’est là que le livre frappe juste : il ne nous absout pas de ce frisson. Il nous le fait traverser, comme je l’ai fait moi-même à dix-sept ans, en frissonnant dans le Mississippi.

Mais jamais il ne célèbre la vengeance. Au contraire. Plus la violence devient grotesque, excessive, insoutenable, plus elle révèle sa stérilité. Aucune pendaison ne répare une pendaison. La répétition, quelle que soit la couleur des corps ou leur idéologie, reste la répétition.

La tragicomédie flirte avec l’uchronie – mais refuse l’exutoire cathartique. Elle nous laisse avec le vertige, pas avec le soulagement.

PS : Surtout, lisez-le en anglais si vous le pouvez. L’argot, les traînements du Sud, les ruptures de ton font partie de la partition. Et ce titre français, Châtiment ? Pourquoi ne pas avoir conservé le titre original, The Trees – cet écho évident à Strange Fruit, magnifiquement interprétée par Billie Holiday ? Les arbres savent mieux que nous ce que l’Amérique a suspendu à leurs branches.

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