Retour de lecture – Darktown, Thomas Mullen (2016)

Avec Darktown, Thomas Mullen signe un roman noir d’une grande maîtrise, dont la puissance tient moins à l’intrigue criminelle qu’à la plongée en apnée qu’il propose dans l’Amérique ségrégationniste de l’immédiate après-guerre. En 1948, Atlanta se donne l’illusion du progrès en nommant ses premiers policiers noirs, tout en veillant à les neutraliser : pas de voiture de patrouille, pas d’interrogatoires de suspects blancs, pas même le droit de franchir la porte du commissariat central. Le changement, oui – mais sous cloche.

Le livre s’ouvre comme un polar classique : le cadavre d’une jeune Afro-Américaine est retrouvé dans une décharge. L’unité des homicides ne se fatiguera pas à enquêter. Pourtant, deux agents noirs ont croisé le probable meurtrier, un homme blanc. Ils reprennent le dossier, sans autorisation, en sachant qu’ils n’y gagneront que des ennuis. Mais voilà, ils refusent que cette inconnue soit engloutie dans un rapport de quelques lignes ; et n’acceptent plus de feindre d’être flics.

Très vite, l’enquête – correcte mais sans éclat – passe au second plan. Elle demeure le fil, mais ce que Mullen révèle, c’est la trame : une ville pétrie de ségrégation, inscrite dans ses lois, sa géographie, les plus banales de ses interactions – un ordre si profondément ancré qu’il paraît sourdre de la terre elle-même ou relever du climat : aussi inéluctable que la chaleur et les pluies estivales. Le racisme n’y est pas un discours ou une idéologie, mais une mécanique englobante dont la brutalité tient moins à ses explosions qu’à sa continuité. Violence physique, humiliations quotidiennes : tout cela compose un paysage que Mullen restitue avec une précision suffocante. Dix fois, j’ai dû refermer ce roman tant il m’était insupportable – et c’est heureux.

Cette fidélité au climat moral de 1948 fait de Darktown un livre nécessaire. Mullen montre comment un régime oppressif se maintient – par la peur, certes, mais aussi par une prolifération de contraintes invisibles et de renoncements imposés qui finissent par discipliner les corps et les consciences. Et comment cet édifice se fissure : rarement par fracas, davantage par des refus en apparence dérisoires, clandestins, qui perturbent un instant l’équilibre et, parfois, l’ébréchent. Les progrès, suggère-t-il, ne tiennent qu’à cela – et restent fragiles, constamment exposés au retour du même.

Certains critiques lui ont reproché des personnages archétypaux. Je ne partage pas ce jugement. Dans une ville où tout est noir ou blanc, Mullen sait faire émerger le gris : le policier révolté, le fermier soumis, le petit chef obtus, le prédateur. Tous appartiennent au même environement, qu’ils le servent ou le questionnent.

On referme le livre secoué – non par l’horreur du crime, attendue dans le genre, mais par l’exposition nue d’un système répugnant. Darktown agit comme un rappel salutaire, surtout pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais eu à souffrir du racisme ni hérité d’une telle blessure.

Ce passé n’est pas lointain. En vérité, il n’a jamais quitté la pièce.

 

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