Considéré comme l’un des grands classiques de la littérature documentaire anglo-saxonne et du grand reportage de guerre, Dispatches a profondément marqué des générations de journalistes et d’écrivains par son exploration de la guerre du Vietnam et de la psyché du soldat.
Il y a des livres que l’on admire plus qu’on ne les aime. Dispatches appartient pour moi à cette catégorie.
J’ai longtemps peiné à trouver mon rythme dans cette narration éclatée, qui ne suit ni une véritable chronologie ni une progression thématique. Le livre procède par fragments, par éclairs de mémoire, comme si la guerre avait pulvérisé jusqu’à la possibilité d’un récit linéaire. J’en comprends aujourd’hui le sens, mais cette forme m’a tenu à distance pendant une bonne partie de ma lecture.
Ce n’est que lorsque Herr s’attarde enfin (à Khe Sanh, pendant l’offensive du Têt, ou dans quelques scènes plus longues) que le livre prend toute sa puissance. Un décor s’installe, des visages émergent, des destins se dessinent. Le reportage devient récit, et le lecteur peut enfin habiter cette guerre plutôt que de la traverser.
Car le style, lui, est tout simplement extraordinaire. Peu d’écrivains possèdent un regard aussi aigu. Herr saisit un geste, une expression, une inflexion de voix avec une précision hallucinatoire. J’ai souligné des dizaines de phrases, parfois pour leur beauté, souvent parce qu’elles semblaient atteindre quelque chose d’insaisissable : la manière dont la guerre déforme la perception du réel et consume peu à peu ceux qui la vivent.
Ce qui m’a le plus frappé est sans doute cette oscillation permanente de la voix narrative. Tantôt Herr demeure journaliste : les soldats sont eux, objets de son observation. Puis le feu éclate, et le ils devient presque imperceptiblement nous. En une phrase, la distance professionnelle s’effondre. Le témoin cesse d’être extérieur au récit ; il est happé par la même logique de survie que ceux qu’il accompagne. C’est peut-être là que réside la plus grande réussite du livre : montrer qu’une guerre ne se contente pas de tuer des hommes, elle finit aussi par absorber le regard de celui qui prétend seulement la raconter.
Une lecture parfois exigeante, souvent fascinante, qui ne cherche jamais à expliquer la guerre du Vietnam mais en restitue le chaos, la fièvre et l’absurdité. Plus qu’un reportage, Dispatches est le récit d’une contamination : celle d’un homme par la guerre qu’il était venu observer.
