J’aime Kapuściński, et j’aimerais tant vous donner envie de le lire. C’est qu’il a porté le grand reportage littéraire à un degré d’exigence et de beauté rarement atteint. À la croisée du récit de voyage, de l’analyse politique et de l’observation ethnographique, il ne se contente jamais de rapporter. Sous sa plume, une file d’attente, une panne de train, un vieil homme rencontré au bord d’une route deviennent des paraboles : le plus infime détail finit par contenir toute une époque, parfois tout un empire.
On lui a parfois reproché de tendre ainsi le réel vers le symbole ; mais sa vérité est celle de l’expérience, non de l’exactitude factuelle. Il avait compris ce que tant d’analystes oublient : l’Histoire s’inscrit dans les gestes, les visages et les silences des gens ordinaires. C’est là qu’il est allé la chercher.
Imperium en est une magnifique démonstration. Ce n’est pas un livre sur l’URSS ; c’est une manière de la traverser. Près d’un demi-siècle de souvenirs, de l’entrée des chars soviétiques dans sa ville natale en 1939 jusqu’aux confins d’un colosse qui se fissure de l’intérieur. Kapuściński ne regarde jamais l’empire depuis ses sommets, mais depuis ses marges. Une maison bâtie sur le permafrost et qui s’enfonce au dégel suffit à éclairer tout un système. Sa prose, digressive et enveloppante comme le roulis d’un train lancé vers l’Est, épouse ce mouvement. On croit lire des détours ; on découvre qu’ils sont le livre lui-même. De cette mosaïque naît une vérité qu’aucune démonstration n’aurait pu atteindre : celle d’un empire dont la démesure portait déjà la condamnation.
Ce qui me touche le plus est le respect avec lequel il rencontre les peuples. Jamais il ne les juge de haut. Il écoute leurs langues, leurs croyances, leur manière d’habiter le désert ou la toundra, l’immensité de l’espace et la profondeur du temps, et restitue à chacun sa singularité plutôt que de le dissoudre dans l’abstraction soviétique. Mais ce respect n’a rien de complaisant. Il n’élude ni les violences, ni les compromissions, ni les lâchetés d’un système qui a broyé des millions de vies.
Les pages consacrées à la Sibérie et à Magadan m’ont bouleversé. L’immensité blanche a englouti jusqu’aux dernières traces des camps ; le paysage paraît presque innocent, et seul le regard de celui qui en connaît l’histoire lui rend son poids.
On referme Imperium avec le sentiment d’avoir réellement voyagé, à hauteur d’homme. D’avoir eu terriblement chaud et froid. D’avoir risqué l’arrestation ou l’accident d’avion. D’avoir entrevu, aussi, cette part de l’âme russe et soviétique que les livres d’histoire laissent souvent échapper.
Les grands écrivains ne changent pas le monde ; ils changent notre manière de le regarder. Kapuściński est de ceux-là.
