Retour de lecture : La Tourmente, Vladimir Sorokine (2010)

Avec La Tourmente, Vladimir Sorokine revisite le récit de voyage russe du XIXᵉ siècle pour en faire une fable dystopique. Le roman puise dans le sérieux moral de Tolstoï et l’urgence fiévreuse de Dostoïevski, tout en les recouvrant de distorsions futuristes et surréelles qui font basculer ce cadre ô combien familier dans quelque chose de rêveur et de troublant.

Au centre de ce périple enseveli sous la neige se trouvent le docteur Garin et son cocher, Crouper, un duo mal assorti dont la camaraderie paradoxale, presque sadomasochiste, rappelle certains grands binômes de la littérature russe. Le premier, médecin de province pétri de devoir mais exaspérant, veut traverser la tempête pour livrer un vaccin à un village isolé, frappé par une peste bolivienne qui change les habitants en zombies. Le second, placide et endurant, mène leur traîneau tiré par de minuscules chevaux génétiquement modifiés à travers une série de rencontres grotesques – géants, trafiquants de drogue, bonhommes de neige – qui font vaciller les repères du lecteur.

Derrière ces inventions, Sorokine déploie une allégorie de la paralysie russe : chaque tentative d’avancer se heurte à l’accident, au mythe, à l’incurie ou à la simple absurdité. La tempête, masse blanche qui efface routes et intentions, incarne l’histoire de ce pays où le mouvement ne rime pas avec progrès et où l’héroïsme individuel se dissout dans la futilité.

Mais malgré la richesse de l’imaginaire – et mon goût prononcé pour le surréalisme – certains épisodes basculent dans une fantaisie un peu gratuite, qui à mes yeux affaiblit l’ensemble. Surtout, Garin, obstiné au point d’en devenir antipathique, m’a empêché de m’investir pleinement dans la quête. Heureusement, Crouper, avec sa patience et son humanité discrète, sauve l’équilibre du duo et offre au roman ses moments les plus touchants.

En définitive, La Tourmente demeure une œuvre intrigante : un concept brillant porté par un voyage que j’ai souvent admiré sans parvenir à l’aimer entièrement.

 

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