Chez moi, c’est le désert. Partout ailleurs, je ne fais que passer…
J’ai découvert cet amour immodéré à 17 ans, en traversant les États-Unis en car. C’est donc avec une certaine jubilation que je me suis tourné vers Le Gang de la clef à molette, le roman le plus célèbre d’Edward Abbey, parfois surnommé le “Thoreau” de l’Ouest américain.
Après Désert solitaire (1968), où il déplorait les blessures infligées aux grands espaces, Abbey imagine ici une revanche : un gang hétéroclite se lance dans une croisade burlesque contre la destruction du Sud-Ouest.
Les trois personnages masculins reflètent chacun une facette de l’auteur. Doc Sarvis, médecin aisé et en surpoids, finance les opérations et insiste : on ne touche qu’aux machines, jamais aux hommes. George Hayduke, vétéran du Vietnam, anarchiste alcoolisé, est le plus brutal et imprévisible. Seldom Seen Smith, polygame mormon et guide de rivière, incarne la mémoire blessée d’un paysage englouti sous le lac Powell. Enfin, Bonnie Abbzug, hippie bohème et compagne de Doc, reste la moins développée, davantage contrepoint féminin qu’héroïne à part entière.
J’ai adoré le premier tiers du roman : la gouaille des personnages, leurs dialogues sublimes, dignes d’un Audiard américain. Mais j’avoue que leurs aventures picaresques ont fini par me lasser un peu : la foule de détails sur la manière de saboter un bulldozer ou de dynamiter un pont tient parfois plus du manuel clandestin que du roman…
Reste une œuvre majeure, à la fois fable anarchiste, satire et manifeste. Devenu un texte totem de l’écologie radicale et une source d’inspiration pour Earth First!, Le Gang de la clef à molette conserve aujourd’hui toute sa force : un roman explosif, corrosif et prophétique, qui continue de questionner notre rapport à la nature et aux moyens de la défendre.
Et il y a ce deuxième épilogue, peut-être plus beau encore que celui du livre : Edward Abbey a été enterré par sa famille quelque part dans le désert de Cabeza Prieta, en un lieu secret. Son corps repose désormais dans la terre qu’il défendait. Comme si, au bout du compte, c’était lui le dernier “monkey wrencher”, uni à jamais à son désert.
PS : Un écrivain, Sean Prentiss, est parti sur les traces de cette tombe introuvable. Il en a tiré un récit, Finding Abbey (Trouver Abbey), qui mêle quête biographique et errance dans le désert. Comme si la cavale du Gang continuait, au-delà même du livre.
