Retour de lecture : Le Négus, Ryszard Kapuściński (1978)

« Réfléchissez donc : qui a détruit notre Empire ? Qui l’a réduit à l’état de ruine ? Ni ceux qui avaient trop, ni ceux qui n’avaient rien, mais ceux qui avaient un peu. Oui, il faut toujours se méfier de ceux qui ont un peu, car ce sont les pires, les plus avides, ceux qui veulent monter. »

Ryszard Kapuściński – le célèbre journaliste polonais dont les carnets devenus livres ont suscité autant d’admiration que de controverse pour avoir brouillé les frontières entre reportage et littérature – figure sur ma liste de lecture depuis des décennies. Des décennies ! Et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, je ne l’avais jamais lu, pour une raison à la fois ridicule et révélatrice : la police microscopique de l’édition Penguin, un supplice pour mes yeux perpétuellement fatigués. J’ai donc acheté des lunettes. Et j’ai lu Kapuściński – après un délai qui me semble désormais presque impardonnable. J’aurais dû acheter des lunettes plus tôt.

J’ai lu Le Négus, son récit de la chute du souverain éthiopien Hailé Sélassié, d’une traite. Après la révolution, Kapuściński a recueilli les témoignages des anciens courtisans de l’Empereur – des hommes encore loyaux, encore prudents, dont le langage reste imprégné de révérence – pour saisir ce qu’il appelait « l’ancien art de gouverner » avant qu’il ne disparaisse avec eux. Le résultat ne ressemble à aucun récit historique : à mi-chemin entre chronique orale et parabole du pouvoir.

La première partie du livre reconstitue la vie à la cour : un système d’une chorégraphie exquise, où flatterie et crainte forment les deux piliers de l’ordre. La volonté du Négus fait loi – ou plutôt, son silence. Un regard, un murmure, un hochement de tête remplacent le décret. Tout remonte ; rien ne descend. La corruption devient une sorte de physique, maintenant l’équilibre fragile entre loyauté et trahison. On se croirait à Versailles – ou au Kremlin de Poutine : la même servilité ritualisée, la même aura de mystique divine qui masque le vide en dessous.

Puis, inévitablement, la machine s’enraye. Les temps changent ; le mythe se fissure. Face à une famine qui tuera un demi-million de ses sujets, Sélassié croit qu’affirmer qu’il y consacrera son « attention exclusive » suffira à la résoudre. Telle est l’hubris du pouvoir absolu : cette confusion fatale entre la parole et le réel. Lorsqu’un dieu croit que son énoncé suffit à transformer le monde, plus aucun fait ne peut l’atteindre. L’Empereur vieillit ; l’empire meurt de faim.

Le génie de Kapuściński réside dans sa manière de montrer comment le pouvoir se nourrit d’illusion– et comment cette illusion survit longtemps après que sa source s’est éteinte. Le Négus explore la frontière ténue « entre le pouvoir véritable, qui soumet tout, qui crée ou détruit le monde […], et l’apparence du pouvoir, la pantomime vide du règne, être sa propre marionnette […]. » C’est à la fois une anatomie politique et une fable morale.
Nous passons de Versailles aux Tuileries – ou peut-être à Sigmaringen. Tous les rois sont nus, drapés seulement de mythe. Ôtez le mythe, et ce qui demeure n’est plus le souverain mais la ruine – le trône vide, attendant encore qu’un idiot vienne s’agenouiller.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut