J’ai toujours été fasciné par les îles désolées, ces incarnations minérales de la solitude. En longeant l’archipel des Lofoten, dans le nord de la Norvège, je me suis souvent demandé qui pouvaient bien être les habitants de ces petites maisons rouges ou blanches, accrochées à des îlots pelés, perpétuellement battus par les vents. C’est donc assez naturellement que je me suis tourné vers Les Invisibles de Roy Jacobsen, l’un des grands écrivains norvégiens contemporains.
Ce roman, publié en 2013, retrace l’existence des Barrøy, une famille installée depuis des générations sur une île qui porte leur nom. Nous sommes au début du XXe siècle, dans ce coin du monde coincé entre un passé immémorial et un progrès qui ne semble pas fait pour lui. Ce sont des êtres taiseux, attachés à leur terre, voués à la survie sur un lopin ingrat, pris entre la froideur de la mer et la fureur du ciel.
J’avoue avoir peiné au début de la lecture, au point d’avoir songé à abandonner. Le rythme lent, l’attention scrupuleuse portée aux moindres détails d’un quotidien harassant : cela ressemblait à un inventaire sans fin de tâches pénibles. J’étais en vacances : pourquoi m’imposer une lecture aussi morne, presque aussi éreintante que de labourer un champ ? Et pourtant, peu à peu, je me suis mis au diapason de l’île et des saisons. J’ai fini par m’attacher à ces vies discrètes, à l’attachement farouche qu’elles nourrissent pour leur terre, et plus encore à la tendresse silencieuse qui circule entre elles. C’est là que réside la vraie surprise du roman : ces sentiments jamais proclamés, mais exprimés par les gestes.
Une scène, en particulier, m’a marqué : au cœur d’une tempête d’hiver, un père sort sa fille de quatre ans de leur cabane, l’arrime à une corde, et lui fait contempler la mer déchaînée. Ainsi, elle comprendra que même le plus violent des ouragans ne pourra détacher leur île, solidement arrimée à la planète. Elle n’aura plus jamais peur de la mer.
Une très belle découverte, au final : une île où ne poussent que des patates et un amour opiniâtre, silencieux, mais indestructible, comme ses habitants.
