Retour de lecture : L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli (2015)

Que peut bien faire un « commissaire-priseur » mexicain convaincu que la valeur d’un objet tient moins à ce qu’il est qu’à l’histoire qu’on raconte à son sujet ? Vendre ses propres dents, bien sûr, après les avoir attribuées à Marilyn Monroe, Platon ou Virginia Woolf. De cette prémisse irrésistible naît un roman où chaque récit en enfante un autre, jusqu’à brouiller avec une jubilation communicative les frontières entre le vrai, le faux et tout ce qui les sépare.

Quel coup de cœur. Le plus beau compliment que je puisse faire à un livre est de dire que j’aurais aimé l’avoir écrit.

Ce roman est d’une originalité renversante, d’une fantaisie souveraine. Une célébration des conteurs, des magnifiques perdants, des affabulateurs. On y rit beaucoup, mais sous cette exubérance affleure une profonde mélancolie, à condition de se laisser porter par le jeu. Le livre est une allégorie, une réflexion brillante sur les histoires que nous inventons pour donner de la valeur aux objets, aux êtres, et finalement à nos propres vies…

Certains rangeront ce texte dans la littérature expérimentale. Je crois au contraire qu’il est d’une remarquable cohérence. Rien n’y est gratuit. Fond et forme se répondent parfaitement. Valeria Luiselli épouse la personnalité de son héros, Gustavo « Grand-Route » Sánchez, jusqu’à faire de la structure même du roman le prolongement de son imagination débordante. Ce n’est pas un exercice de style : c’est le livre qu’exige son personnage.

Le résultat est d’une intelligence rare, sans jamais se prendre au sérieux. C’est drôle, inventif, humain. Et il s’en dégage, à chaque page, une âme résolument mexicaine : une façon de raconter où le merveilleux surgit du quotidien, où la parole sublime un réel parfois bien morne, où l’humour est une facette de la tristesse.

Reste cette note de 2,5 sur Babelio, qui me laisse franchement perplexe. Le roman a été salué dans le monde hispanophone comme dans le monde anglophone, où l’on a reconnu son audace, sa singularité et son inventivité. En France, il semble être passé à côté de son public. Je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine frilosité de notre lectorat face aux livres qui refusent les conventions narratives et ne renoncent pas au plaisir du récit. C’est dommage. Très dommage.

Alors, si vous aimez les romans qui prennent des risques, qui débordent d’imagination, qui vous font rire autant qu’ils vous rendent un peu plus mélancolique, lisez L’Histoire de mes dents. Et, si comme moi vous en sortez émerveillés, faites-lui un cadeau : parlez-en, offrez-le, et allez lui rendre justice en le notant. Certains livres méritent d’être défendus. Celui-ci en fait incontestablement partie.

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