Retour de lecture : Silent Jenny

Retour de lecture: Silent Jenny, Mathieu Bablet, Rue de Sèvres, 2025

J’aime les romans graphiques. C’est peut-être dans ce champ que la création francophone demeure la plus audacieuse, la plus inventive. Et dans cet écosystème foisonnant, j’ai une affection particulière pour Mathieu Bablet depuis Shangri-La. Je crois posséder l’intégralité de ses œuvres solo ; chacune de ses sorties est pour moi un petit cérémonial.

Silent Jenny condense tout ce qui fait la singularité du “Bablet-verse” : une dystopie d’une cohérence implacable, des décors et architectures d’une richesse vertigineuse, une atmosphère lourde et contemplative qui laisse au lecteur la responsabilité – ou le privilège – de combler les ellipses. On y retrouve ses thèmes de prédilection : la violence systémique, les traumatismes muets, l’humanité résiduelle qui persiste dans un environnement déjà condamné.

L’histoire se déroule dans un monde contaminé, vidé de sa biodiversité, et dominé par la Pyrrhocorp, une corporation-totalité comme Bablet sait les imaginer. Les survivants se divisent entre sédentaires et nomades. Ces derniers sillonnent les étendues stériles à bord de “monades”, des villages motorisés qui avancent sans cesse pour échapper aux “mange-cailloux”, miliciens lancés par la Pyrrhocorp pour les immobiliser, les assimiler ou les effacer. Jenny vit à bord de l’une de ces monades tout en accomplissant des missions pour la Pyrrhocorp : “microïde”, elle rétrécit grâce à l’Inertium pour explorer l’infra-monde et tenter d’y retrouver des échantillons d’ADN d’abeilles – ultime espoir de repolliniser la planète. Une faille dans sa combinaison, et elle risque de se calcifier…

Ce qui frappe chez Bablet, c’est son talent pour construire des environnements à la fois spectaculaires et profondément intimistes. Silent Jenny ne fait pas exception : c’est un cadre d’une beauté sinistre, traversé de personnages qui ne cherchent plus à sauver quoi que ce soit, mais simplement à tenir, à survivre – parfois à survivre à la version d’eux-mêmes que le monde a produite.

Et c’est là, je crois, que le livre m’a le plus touché. Sous le vernis d’une grande fresque SF, Silent Jenny parle de dépression – non pas seulement comme état individuel, mais comme condition collective. Il raconte la paralysie d’une société qui a perdu son horizon, son sens, sa direction ; la lassitude d’exister dans un environnement qui ne renvoie plus rien, sinon sa propre destruction. Le mutisme de Jenny n’est pas seulement un symptôme : c’est une réponse parfaitement rationnelle à un réel qui ne mérite plus d’être adressé.

C’est une BD sur la santé mentale dans un monde épuisé. Un livre sur l’impossibilité de se projeter, sur l’effritement du désir de vivre, sur cette manière de continuer à marcher quand tout en nous sait que la route est close. Un livre sur notre époque, peut-être – où l’on avance malgré le déclin des abeilles, et de l’espoir qu’elles transportaient avec elles.

Un très grand Bablet, dans sa noirceur comme dans sa lumière.

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