Je ne saurais dire d’où me vient ce goût pour les polars japonais de l’après-guerre. Peut-être de la manière singulière qu’ils ont d’ordonner le chaos, de contenir la violence dans une forme de rigueur géométrique. Comme chez certains auteurs britanniques de la fin du XIXᵉ siècle, le mal n’y surgit pas pour abolir l’ordre, mais pour lui donner l’occasion de se réaffirmer. La vérité finit par triompher ; au Japon, elle le fait sans éclat, dans un soulagement feutré.
Un jeune couple est retrouvé sans vie sur une plage rocheuse de Kyūshū. Le double suicide d’amoureux semble s’imposer d’évidence. Un détail, pourtant, résiste : le jeune homme était compromis dans une affaire de corruption, et il avait dîné seul dans le train qui les conduisait vers cette côte lointaine. Irrégularité ténue, mais irréductible, qui éveille l’attention d’un enquêteur tokyoïte incapable de laisser subsister une dissonance.
Le roman se déploie dès lors dans la densité du temps mesuré. Les horaires de train deviennent la matière même du récit, une architecture où chaque minute pèse son poids, son protagoniste, même. Chez Matsumoto, la ponctualité cesse d’être un trait de civilisation pour se faire principe moral. Élucider le crime, c’est restaurer une continuité fragilisée, comme s’il fallait, au lendemain de la guerre, réapprendre à croire que le monde obéit encore à une logique.
Ce n’est pas un livre fulgurant ; c’est un livre qui avance au rythme d’une horloge. Il apaise ceux que l’anomalie inquiète, ceux chez qui l’incohérence laisse une trace longue à s’effacer. Une forme discrète de consolation.
