Revenir à l’un de mes dieux littéraires a toujours eu, pour moi, quelque chose de terrifiant. Presque autant que retourner dans un pays où j’ai vécu et aimé (la liste de ceux-ci est d’ailleurs plus longue que celle de mes dieux). Je suis un nostalgique féroce. Mes premiers émois de lecteur, je les garde dans l’antichambre de ma conscience et je monte la garde devant la porte. Ah, la longue résonance d’une extase. Relire, c’est entrer là avec les mains sales : peur de souiller ce que l’on entretient depuis si longtemps. Peur, aussi, de découvrir l’idole tombée de son piédestal pendant mon absence. Ou pire : d’atteindre la satiété. Ce moment où l’on a fait le tour d’une œuvre comme on fait parfois le tour d’une personne.
Bref, je redoutais de relire Bolaño. À quand remontait notre dernière rencontre ? Dix ans ? Un peu moins, peut-être.
Pour ces retrouvailles à risque, j’ai choisi sa novella (je répudie l’expression « roman court »), Étoile distante. Histoire d’abréger le calvaire, le cas échéant.
Cent quarante-six pages dans son édition anglaise, lues d’une traite. Avec une pause sportive de trente minutes, pour être tout à fait honnête. Bolaño s’accorde lui aussi des pauses, sous forme de digressions littéraires parfois indûment démonstratives : n’y voyez aucune trahison.
J’ai retrouvé mon dieu. Ses poètes perdus, ses écrivains fantômes, ses disparus, ses exilés, ses détectives sans méthode et ses enquêtes sans vérité définitive. Cette façon surtout de faire de chaque livre la pièce d’un immense labyrinthe autoréférentiel, où les personnages, les obsessions et les histoires passent clandestinement d’un texte à l’autre. Chez lui, la littérature est partout : refuge, maladie, consolation, vanité, parfois complice de la barbarie. On y cherche des écrivains comme ailleurs on cherche des criminels, et il arrive qu’ils soient les deux.
Étoile distante en offre l’exemple parfait. Le livre développe et réécrit le dernier chapitre de La Littérature nazie en Amérique, paru la même année. Un poète chilien anonyme y tente de reconstituer la trace de Carlos Wieder, croisé sous un autre nom dans les ateliers littéraires du Chili d’Allende, et qui révèle après le coup d’État un autre visage : aviateur militaire, artiste fasciste, meurtrier. Souvenirs, témoignages, rumeurs et traces dispersées dessinent le portrait en creux d’un homme qui ne cesse de se dérober, jusqu’à ce que le narrateur se trouve mêlé, des années plus tard et depuis l’Europe, à sa traque.
Des poèmes écrits à la fumée dans un ciel d’orage par un aviateur psychopathe. Ils sont entrés dans l’antichambre sans que j’aie eu à leur ouvrir la porte.
Voilà ce dont j’avais peur, au fond, et qui n’est pas arrivé. Bolaño ne m’a pas renvoyé à mes premiers émois : il en a fabriqué un neuf, de la même espèce, avec la même violence naïve. C’est à cela que je reconnais un dieu qui tient. Il a encore des émotions d’adolescent à donner, et j’ai encore, apparemment, de quoi les recevoir.
Je retournerai à Bolaño dans cinq ans, pas dix, promis juré. Mais pas plus tôt. J’ai chez moi des livres de lui que je n’ai jamais ouverts. Je les tiens fermés comme une réserve d’eau.
Note : image générée par IA. Mon temps libre, je préfère le passer à lire des bouquins qu’à les photographier.
